La Réception de Vatican II
Après le temps de la célébration du Concile vient le temps de la réception. Recevoir un Concile c’est accueillir son enseignement et mettre en pratique ses directives. L’histoire de l’Eglise montre que cela est souvent long et mouvementé. Les évêques peuvent en effet se mettre d’accord sur un texte mais lorsqu’ils rentrent dans leurs diocèse, ils doivent faire face aux incompréhensions des prêtres et des chrétiens qui n’ont pas participé aux débats.
I Une réception diversifiée et mouvementée
Dans le cas particulier de la réception de Vatican II, nous constatons la grande différence entre l’attitude des chrétiens de l’Europe occidentale et celle des chrétiens des autres pays. Cinquante ans après la célébration du Concile, nous constatons que partout en dehors de l’Europe occidentale, le Concile a été accueilli avec joie et mis en œuvre avec docilité. Certes les problèmes ne manquent pas mais les conversions se développent et les vocations masculines et féminines se multiplient. Le contraste est saisissant avec les pays de vieille chrétienté comme la France.
La terrible crise qui a secoué notre pays après le Concile est-elle due au Concile ? En fait, les bons historiens savent que la crise couvait depuis la fin de la dernière guerre mondiale. Notre pays a connu alors une croissance économique sans précédent qui a développé une mentalité matérialiste. Mais surtout, le monde intellectuel découvrait des philosophies et des sciences qui remettaient en cause de multiples manières la vision chrétienne du monde. Certain chrétiens étaient sur la défensive d’autres au contraire estimaient qu’il fallait adapter le christianisme au monde moderne. Le conflit entre traditionalistes et modernistes restait discret avant le Concile mais il était féroce.
Est-ce le Concile qui a provoqué l’explosion ? Le Concile a été clos en 1965 et semble avoir été accueilli paisiblement. Mais en mai 1968 les évènements politiques ont eu un impact considérable sur l’Eglise de France. Hors c’est précisément à cette époque que se produisirent ce qui aux yeux de la plupart des observateurs furent les vrais évènements déclencheurs : la parution de l’encyclique Humanae Vitae et la réforme liturgique.
Dans ce contexte, se sont affrontées avec violence les deux tendances modernistes et traditionalistes, ou plus exactement relativiste et lefebvriste. Il convient à présent de dire quelque mots sur ces contestations.
II La contestation relativiste
Ceux qui ont vécu cette période se souviennent que tout fut remis en question. Le plus visible fut sans doute un incroyable désordre dans le domaine liturgique accompagné d’une politisation extrême de nombreux aumôniers et militants d’Action Catholique. Mais sous-jacent à ces désordres qui scandalisaient même les incroyants, il y avait, chez les théologiens, une remise en cause effervescente de toutes les vérités traditionnelles. Tout ce mouvement prétendait être fidèle au Concile. En fait, ceux qui appartenaient à ce mouvement considéraient que les textes du concile étaient déjà dépassés et qu’il fallait aller plus loin, c’est cela que l’on nommait esprit du Concile. Ce phénomène a été analysé avec clarté et précision dans le discours de Benoît XVI à la Curie romaine, prononcé le 22 décembre 2005. Benoît XVI y repère ce qu’il appelle herméneutique de la discontinuité et de la rupture :
D'un côté, il existe une interprétation que je voudrais appeler "herméneutique de la discontinuité et de la rupture"; celle-ci a souvent pu compter sur la sympathie des mass media, et également d'une partie de la théologie moderne. […]
Benoît XVI désigne ainsi une certaine manière d’interpréter le Concile. Il caractérise celle-ci de la manière suivante :
L'herméneutique de la discontinuité risque de finir par une rupture entre Eglise préconciliaire et Eglise post-conciliaire. Celle-ci affirme que les textes du Concile comme tels ne seraient pas encore la véritable expression de l'esprit du Concile. Ils seraient le résultat de compromis dans lesquels, pour atteindre l'unanimité, on a dû encore emporter avec soi et reconfirmer beaucoup de vieilles choses désormais inutiles. Ce n'est cependant pas dans ces compromis que se révélerait le véritable esprit du Concile, mais en revanche dans les élans vers la nouveauté qui apparaissent derrière les textes: seuls ceux-ci représenteraient le véritable esprit du Concile, et c'est à partir d'eux et conformément à eux qu'il faudrait aller de l'avant. Précisément parce que les textes ne refléteraient que de manière imparfaite le véritable esprit du Concile et sa nouveauté, il serait nécessaire d'aller courageusement au-delà des textes, en laissant place à la nouveauté dans laquelle s'exprimerait l'intention la plus profonde, bien qu'encore indistincte, du Concile. En un mot: il faudrait non pas suivre les textes du Concile, mais son esprit.
Ceux qui ont vécu cette période sont obligés de reconnaître que tout une tendance influente dans l'Eglise catholique de l'Europe occidentale est décrite ici de façon sévère mais juste.
On fera observer que la situation a changé, qu’on voit beaucoup moins de désordres liturgiques et que le militantisme politique est devenu beaucoup moins agressif. Cela est incontestable. Mais on doit quand même remarquer que la tendance au relativisme dans le domaine religieux demeure très forte et qu’elle imprègne tout une partie de la catéchèse de la théologie et de la pastorale. Il convient ici de remarquer que ce relativisme se présente sous deux formes distinctes. La première est assez modérée, elle consiste à affirmer que toutes les confessions chrétiennes sont équivalentes pour le salut. La seconde est plus grave, elle consiste à proclamer que toutes les religons sont des voies équivlentes de salut. Mais le relativisme conduit à toute une déformation de la foi et une altération du message du Concile Vatican II. C’est pourquoi il nous emble nécessaire de signaler à propos des divers textes promulguées les interprétations relativistes erronées que l’on peut repérer assez facilement ici ou là.
III La contestation lefebvriste
Nous l’avons signalé il y avait en France un fort courant conservateur. Ceux qui appartenaient à ce courant ont très mal vécu certaines orientations liturgiques et politiques de tout un clergé d’ « avant-garde ». Très tôt, néanmoins, un clivage s’est opéré à l’intérieur de ce courant. Les uns attribuaient les dérives aux défaillances des ecclésiastiques français et maintenaient leur confiance au Pape et au Concile. Les autres ont accusé le Concile de déviance doctrinale. Ces derniers ont trouvé en la personne de Monseigneur Marcel Lefebvre un chef de file. C’est ainsi qu’a pris naissance la Fraternité Saint Pie X.
Ce n’est pas le lieu ici de faire l’histoire de cette longue et douloureuse histoire. Très rapidement, au séminaire d’Ecône fondé par Mgr Lefèvre, une critique sévère s’est organisée contre certains textes du Concile Vatican II. On peut résumer cette critique de la manière suivante : Sur un certain nombre de points (le mystère de l’Eglise, liberté religieuse, l’œcuménisme, le dialogue interreligieux) le Concile aurait donné un enseignement en contradiction avec les déclarations magistérielles antérieures. Par ailleurs la réforme liturgique promulguée par Paul VI s’éloignerait de la doctrine du Concile de Trente sur le sacrifice eucharistique.
Ces critiques sont d’une extrême gravité. Si elles étaient fondées, on ne voit pas comment un chrétien honnête pourrait encore accorder sa confiance au ministère du pontife romain dans sa prétention à être juge en dernière instance dans le domaine de la foi et des mœurs. Comment une institution qui se serait égarée pendant 50 ans pourrait-elle encore revendiquer un tel charisme. Les lefebvristes espèrent rallier l’Eglise à leur point de vue. Ils devraient se rendre compte que, s’ils avaient raison, cela ne servirait à rien car par un tel ralliement l’Eglise catholique perdrait son autorité. Elle ne pourrait revendiquer aucune prééminence sur les communautés protestantes et les Eglises orthodoxes. Bref, par un curieux revers, le lefebvrisme aboutit à la même conséquence que la contestation relativiste.
Mais les accusations lefebvristes sont dépourvues de fondement. D’innombrables études convergentes montrent par exemple que la liberté religieuse condamnée au XIXème siècle n’est pas la même chose que liberté religieuse demandée par Vatican II. Ce qui a été condamné au XIXème siècle c'est l'idée d'une équivalence des religions pour ce qui est du salut de l'homme . Or cette condamnation demeure valide. Ce qui est demandé par Vatican II, c'est que l'homme ne subisse pas de contrainte de la part de l'état dans sa recherche de la vérité. Dans l'un et l'autre cas on parle de liberté mais pas dans le même sens. Comme souvent dans le domaine biblique, liturgique, philosophique et théologique les mots sont ambigus. Ils sont pris parfois dans un sens parfois dans un autre. Seule une étude attentive et la prise en considération du contexte permet une juste intelligence de ce qui est affirmé. Il en va de même pour tous les autres points en litige. Dans les études plus détaillées qui vont suivre nous devrons préciser pourquoi l’enseignement de Vatican II précise et complète sans le contredire l’enseignement antérieur.
Conclusion
Cinquante après l’ouverture du Concile Vatican II, nous ne pouvons ignorer la double contestation de ce Concile. Il ne suffit pas de chercher une voie moyenne entre le relativisme et le lefebvrisme. Il nous faut entrer dans l’intelligence de ce que l’Esprit Saint a voulu dire à l’Eglise et à l’humanité. Il nous faut mettre en pratique les grandes orientations qui nous ont été données. C’est dans le but de contribuer pour une modeste part à ce vaste programme que nous avons entrepris ce travail de lecture et d’approfondissement de quelques grands textes promulgués par le Concile Vatican II